
- Bandeau titre du projet Tâches d’encre 2009-2010
Noces de coton
« Chéri, dit Marie à son époux, je te laisse un instant, je vais au Nilo me repoudrer le nez. »
En arrivant au restaurant, un serveur s’approcha d’elle.
« Vous êtes madame Dubois ?
— Oui.
— J’ai une lettre pour vous. »
Elle prit l’enveloppe et l’ouvrit. Elle lut.
Gabriel, votre époux est un escroc, il vous ment. J’en ai la preuve. Rejoignez-moi à quinze heures sur la colline et je vous le prouverai. N’en parlez à personne et venez seule.
Au dessert, profitant que Gabriel se soit éloigné pour aller discuter avec Jean, elle se retira discrètement. Elle arriva sur la colline d’un pas hésitant. Elle attendit avec impatience l’homme mystère.
Marie était une très belle femme, grande et mince. Elle portait une jolie robe blanche qui volait avec le vent. Ses cheveux châtains, parfaitement coiffés, virevoltaient sur son visage ovale. Ses yeux bleus brillaient au soleil. La jeune femme marcha un long moment. Quand elle se rendit compte que personne ne se présentait, elle se dit :
« Les autres vont s’inquiéter, c’est sûrement une mauvaise blague, je vais rentrer. »
À ce moment-là, elle entendit le bruit d’un moteur, se retourna et vit une voiture qui s’approchait.
Deux hommes barbus en sortirent. Ils étaient armés de pistolets.
« Montez dans la voiture sans faire d’histoire », dit l’un d’eux.
L’autre s’approcha et lui prit le bras.
« Je ne viendrai pas avec vous », protesta Marie. Mais les deux agresseurs la menacèrent de leurs armes, alors elle se rendit. Elle fut bâillonnée et poussée dans le véhicule qui s’éloigna à toute allure. Par la vitre arrière, Marie aperçut son petit cousin Charles qui la reconnut.
*
« S’il vous plaît ! Ecoutez-moi ! », dit Gabriel Dubois en tapotant le bord de son verre.
Toutes les têtes se tournèrent vers lui. Elégant jeune homme, la trentaine, vêtu de son plus beau costume de soie et d’un magnifique chapeau haut de forme, Gabriel était debout, son verre à la main, regardant avec tendresse sa compagne.
« Mes chers amis, reprit-il, nous sommes réunis aujourd’hui en cette belle journée ensoleillée pour célébrer l’année de bonheur passée auprès de ma chère épouse Marie. En notre nom à tous les deux, je vous remercie infiniment d’être venus partager ce pique-nique champêtre avec nous. »
La Grenouillère était un endroit agréable. On y trouvait un grand lac lumineux. L’ombre des arbres se reflétant sur l’eau dessinait une grenouille. L’été, des barques flottaient tranquillement près d’un îlot qui accueillait les pique-niqueurs. Les promeneurs, en faisant le tour du lac, découvraient une fascinante plage de sable blanc, spécialement importé de Tahiti.
À l’occasion, ils restaient déjeuner au Nilo, un restaurant sympathique sur pilotis.
« Tu parles, se dit Louis, si tu savais ce que j’en pense de ton pique-nique. Si ma sœur ne m’y avait pas obligé, j’aurais bien mieux à faire qu’être ici... »
En effet, Louis, le frère aîné de Marie, était un grand amateur de pêche et il ratait aujourd’hui le fameux concours annuel de pêche à la carpe.
« Quand je pense que mon idiote de sœur fête aujourd’hui ses noces de coton avec l’autre profiteur...Quel gâchis... »
À côté de Louis, un homme robuste, de grande taille, au visage carré et aux sourcils froncés semblait lui aussi ne pas apprécier cette journée.
Antoine était l’ex petit ami de Marie.
Elle l’avait abandonné pour tomber dans les bras de Gabriel. Aussi, Antoine ne l’aimait guère.
« Regardez-moi ce frimeur, dit-il en se tournant vers Louis. Tu arrives à le croire toi, qu’elle puisse le préférer à moi ?
— C’est vrai que c’est n’importe quoi. Je ne comprends pas non plus, répondit Louis.
— En plus, ce ringard n’a pas un sous en poche !
— C’est clair ! Je suis certain qu’il n’en veut qu’à notre argent ! Si seulement je n’avais pas de sœur, je n’aurais pas à partager avec cet imbécile ! »
Quelques chaises plus loin, derrière un grand bouquet de jonquilles, une femme blonde sirotait son Château Margaux et levait ses yeux bleus au ciel en observant le jeune couple.
Elle se prénommait Lisa et travaillait avec Marie dans la célèbre bijouterie « Delacourt », propriété de Jean Delacourt, le père de Marie.
Les deux femmes étaient les deux vendeuses et au grand regret de Lisa, Marie était largement mieux payée qu’elle.
« Quelle pourrie gâtée, celle-là ! se dit-elle, si seulement Jean n’avait pas de fille, j’aurais sûrement un meilleur salaire. Quelle pimbêche ! Elle joue les grandes dames alors qu’elle est juste « la fille de » ! Ce n’est qu’une gamine, une gosse de riche, alors que moi, je travaille à la bijouterie depuis vingt ans. Elle me gâche la vie depuis qu’elle est là. Mais ils verront bien, je me vengerai ! »
À l’heure de danser, le repas venant juste de se terminer, Gabriel interrompit la longue discussion qu’il avait avec son beau-père. Il prit à nouveau la parole :
« Jean me dit qu’il serait temps d’ouvrir le bal.
— Mais où est Marie ? Quelqu’un l’a-t-il vue ? »
Chacun regarda son voisin, chercha autour de lui mais en vain. Gabriel proposa de faire des groupes pour fouiller la Grenouillère.
Antoine, Lisa et Jean allèrent inspecter le Nilo. Ils interrogèrent les serveurs, les clients et même le chef. Personne ne l’avait vue depuis un moment.
Louis, sa mère Jeanne et le cousin Pierre firent plusieurs fois le tour de la plage mais là encore, aucune trace de Marie.
Tout le monde finit par se retrouver autour des tables.
Gabriel arriva devant eux, il avait l’air désespéré.
« Je reviens de la forêt, Marie n’y est pas ! », dit-il.
Un silence de plomb s’installa. L’inquiétude était palpable sur tous les visages.
Soudain, Charles, le petit cousin de Marie, accourut à toute vitesse vers Gabriel.
« Gabriel, Gabriel ! »
Il hurlait.
« Qu’est-ce qui t’arrive Charles ?
— On a enlevé Marie !
— Quoi ? » dit Gabriel.
Charles s’assit et raconta ce qu’il avait vu.
« Oh ! mon dieu, ma pauvre Marie, pleurait Jeanne.
— Ne t’inquiète pas chérie, on va bien la retrouver. »
Jean se tourna vers Gabriel.
« Qu’est- ce qu’on fait ? On appelle la police ?
— Certainement pas, répliqua Gabriel, les ravisseurs pourraient lui faire du mal.
— Tu as sans doute raison. »
Jean interrogea Louis.
« Et toi, tu as une idée ?
— Je n’en sais rien, j’appellerais bien la police. »
Il se tourna vers sa mère.
« Qu’est ce que tu as maman ? Tu es toute pâle ! »
— Gabriel regarde dans ton assiette ... », suffoqua celle-ci.
Une enveloppe blanche était en évidence.
« Vite, ouvre-la ! » dit Jean
Nous tenons ta femme. Si tu veux la revoir, dépose une mallette avec cinquante mille euros au pont japonais à dix-neuf heures ce soir. Viens seul et surtout ne préviens pas la police sinon elle mourra.
« Mes amis, je vais avoir besoin de votre aide. Ils exigent cinquante mille euros pour la relâcher.
— Cinquante mille euros ! Mais c’est énorme, s’écria Louis.
— Si chacun participe, je pourrai collecter cet argent d’ici ce soir. Je dois déposer la somme à dix-neuf heures.
— Tiens Gabriel, dit Jean, voici cinq cents euros, c’est tout ce que j’ai sur moi. Je veux récupérer ma fille. »
Gabriel mit l’argent dans son chapeau.
« Prends mon collier de diamants, dit Jeanne en le détachant de sa nuque.
Gabriel ajouta le collier dans son chapeau et s’approcha de Lisa.
« Un geste, s’il te plaît.
— Désolée, mais vu mon pauvre salaire, répondit-elle en se tournant vers Jean.
— Je comprends. »
Le jeune marié continua sa collecte. Même Antoine et Louis participèrent. Gabriel ajouta sa montre à l’ensemble.
« Avec ça, dit-il, on ne devrait pas être loin de la somme.
Merci à vous tous, je serai de retour bientôt. »
Il était dix-huit heures, Gabriel n’avait plus qu’une heure pour rejoindre le point de rendez-vous.
Il regagna son vieux bateau atelier ; il adorait ce vieux rafiot. Blanc avec une coque noire, il avait appartenu à son père qui le tenait lui-même de son propre père. Ainsi, le bateau passait de main en main, de génération en génération. Il flottait comme une vieille chaussure mais aux yeux de Gabriel, c’était de loin, une vraie merveille. Il le bichonnait, le rafistolait et adorait passer de longs après-midi au bord de l’eau, dans le calme, bien installé dans ce petit bateau.
Il déposa l’argent et les bijoux dans une mallette qui se trouvait à l’arrière et démarra le moteur.
Vingt minutes plus tard, il cachait son bateau sous un saule pleureur, à quelques mètres du pont japonais.
Après avoir déposé la mallette, il retourna dans son bateau et attendit. Il se cacha pour ne pas se faire remarquer.
Le pont japonais était un endroit féérique. Romantique, paisible, il comptait beaucoup de végétation. Les saules pleureurs ressemblaient à des accordéons, leurs reflets dessinaient sur l’eau des poissons géants. Les nénuphars recouvraient l’eau et ils sentaient si bon qu’on croyait rêver.
Au milieu de ce cadre spectaculaire se dressait un vieux pont en bois remis à neuf, d’un bleu turquoise vif, avec au milieu, la mallette qui attendait les ravisseurs.
« Eh ! Paul, attends-moi, cria une voix au loin. J’arrive pas à te suivre, pas si vite !
— Accélère, Gaspard, sinon on n’arrivera jamais à l’heure. »
Deux hommes apparurent. Le premier avait le nez rouge comme celui d’un clown, des yeux tout aussi rouges, une barbe touffue, des vêtements usés et un vieux chapeau. Le deuxième semblait plus distingué : il n’avait pas le nez rouge, sa barbe était bien taillée. Il portait des habits un peu sales. Un petit béret enfoncé sur sa tête accentuait son regard perçant.
« Gaspard, viens vite ! s’exclama-t-il. Prends la rançon avant que quelqu’un nous voie.
— J’arrive, grogna l’autre.
— Rejoins-moi sous le tilleul, là-bas.
— Laisse-moi le temps, quand même ! »
Gabriel descendit du bateau et suivit les deux hommes. Il restait à bonne distance pour ne pas se faire repérer. Tout à coup, il entendit un bruit derrière lui. Il se retourna. Rien, il n’y avait rien. Peut-être était-ce un ragondin dans les fourrés ou tout simplement le bruit du vent qui soufflait entre les branches.
Méfiant, il observa bien autour de lui, puis il continua à suivre les deux hommes qui s’enfonçaient dans la forêt.
Devant un immense saule pleureur, Gabriel s’arrêta et regarda encore une fois derrière lui. Il attendit un moment, souleva les branches de l’arbre et découvrit la porte d’une cabane.
Il frappa trois coups :
« Qui est là ? demanda Gaspard.
— C’est moi, Gabriel.
— Ok, Gab’, je t’ouvre. »
Il entra.
« Marie va bien ? demanda Gabriel en remettant sa montre.
— Oui, t’inquiète, on l’a bien traitée, répondit Gaspard.
— Bon, vous allez pouvoir la relâcher, notre avion part ce soir pour la Suisse, nous avons une nouvelle victime, la fille d’un diamantaire célèbre. »
CM2 - Champigny le Sec
