
- Bandeau titre du projet Tâches d’encre 2009-2010
A L’EAU, L’AMOUR
ELLE
« Qu’est ce qu’il fait, qu’est ce qu’il a, qui c’est celui là ?… Il a une drôle de tête, ce type là… »
Il est huit heures, je prends mon thé devant ma fenêtre en écoutant le « tube » de Pierre Vassiliu.
L’air est doux en cette fin juin. Les dernières brumes sont chassées du canal par le soleil.
J’entends le bruissement des peupliers qui se reflètent dans l’eau verte. Une légère brise m’apporte les effluves des fleurs multicolores qui envahissent les rives et celles des foins fraîchement coupés.
Soudain, venant de la Garette, une drôle de plate apparaît : elle a une coque bleue et, en son milieu, une toile blanche abrite un rameur barbu, le crâne recouvert d’un chapeau de cuir qui lui dissimule les yeux. La « Casa Nova » accoste dans le petit port, prenant la place de la barque de Simon Sittien, parti emmener ses trois vaches au pré. En descend un vagabond basané, les poils en bataille et d’une propreté douteuse. Il porte un vieux pull bleu, trop grand pour lui et un jean rapiécé qui lui arrive au-dessus des chevilles. Une paire de chaussettes dépareillées et sans élastiques retombent sur ses tongs vertes et jaunes. À la main droite, il porte un cartable d’un autre âge ; l’autre tient un pochon en papier qui a l’air « bien vivant. »
« En tout cas, si c’est le remplaçant… bonjour les dégâts ! » me dis-je.
Mon père est sorti au portail de l’école pour accueillir l’arrivant. Ils se serrent la main.
« Bonjour, vous devez être le remplaçant de Monsieur Plantauvert !
— C’est cela même, Noé Delarame. C’est bien pour la classe de C.M.2 ?
— Oui, je vous accompagne.
— Attendez ! J’ai quelque chose pour vous ! » dit-il en tendant le sac en papier à mon père. Celui-ci le prend et fait une drôle de tête en découvrant son contenu. Crrrrr ! Le fond du sac cède et trois superbes anguilles tombent d’abord sur le pantalon de mon père, puis sur ses chaussures, y laissant de belles traces graisseuses. Se tortillant à toute allure, les bêtes dévalent le talus et regagnent le canal.
« Quel imbécile ! hurle mon père, je n’ai plus qu’à aller me changer… et les élèves qui arrivent dans moins de dix minutes ! »
LUI
Dernier remplacement de l’année et première fois que je viens à Brignac. Demain soir, ce sont les vacances ! Plus d’élèves insupportables, de cahiers à corriger, de punitions à donner, de leçons à préparer ! Vive la grasse matinée, la sieste, pouvoir se coucher tard. Demain, je lâche la « Casa Nova » et hop ! dans la « dedeuche », direction l’Île de Ré. Les bars, les dorades, les crabes et autres crustacés, ça va me changer des anguilles et des brochets du Marais !
En parlant d’anguilles, les trois que j’ai pêchées ce matin, je vais en faire cadeau au père Lafaque, un pas commode, à ce qu’il paraît…
Une fois ma barque amarrée, je suis accueilli devant la grille par un costaud à la barbe frisée, un béret bleu enfoncé sur le crâne, costard-cravate, super classe ! Il a un regard noir et c’est pas le sourire qui lui a donné des rides. Il m’écrase d’abord les doigts en m’accueillant avant de tonner :
« Je vous accompagne à votre classe. Un conseil : soyez ferme et mettez-moi ces chenapans en ligne !
— Monsieur le Directeur, attendez un peu, j’ai quelque chose pour vous ! » Je lui tends ma pêche du matin encore bien vivante et ce maladroit prend mal le sac qui craque. Adieu la matelote !
LUI
Nickel la classe : bien rangée, propre, odeur d’encaustique… Des affiches partout, des trophées sur les étagères… et vingt-cinq élèves qui rentrent en silence.
« Salut les drôles, aujourd’hui, pêche ce matin et répétition pour la kermesse cet après-midi ! »
Le silence ne dure pas longtemps. Dès qu’on commence à monter les lignes, c’est le bazar complet : accrochage des hameçons dans les vêtements, les affiches, les cheveux des filles ; coups de cannes sur les têtes qui entraînent cris, hurlements, insultes, coups de poings et de pieds. Les cannes montées, on passe à l’action.
« Regardez bien comment on lance de manière précise ! » Je fais le geste : à ce moment-là, la porte s’ouvre et une super belle fille se retrouve accrochée à l’hameçon. Ma « prise » pousse un cri. Elle est magnifique : de longs cheveux bruns bouclés retenus par un chignon, des grands yeux clairs qui me mitraillent… Je reste baba devant ce sublime « poisson » aux lèvres finement dessinées, au joli petit nez s’accordant parfaitement à l’ovale de son visage. La clarté de sa peau, malgré le rouge de colère de ses joues, me laisse scotché sur place.
ELLE
Comme tous les matins, je fais le tour des classes pour récupérer les feuilles d’inscription à la cantine. De loin, j’entends le vacarme qui vient de la classe des grands. Personne ne répond quand je frappe à la porte. J’ouvre et ma robe se soulève en même temps qu’elle se déchire sur au moins dix centimètres. J’ai la honte de ma vie : Cet idiot de remplaçant m’a ferrée par le bas de ma tenue en soie.
Folle de colère, je crie : « Vous êtes complètement fou et dangereux en plus ! Regardez dans quel état vous avez mis ma robe ! Et c’est quoi, ce bazar, là ? »
Il reste bouche bée au lieu de me présenter ses excuses. Je saisis la feuille, tourne les talons et sors de la classe en claquant la porte. Je n’ai plus qu’à monter chez moi pour changer de robe.
LUI
Midi, l’heure de la cantoche. Spaghettis à la bolognaise, pour la troisième fois de la semaine. Je pose mon plateau en face de Lafaque qui est déjà installé. Avec le directeur, nous échangeons quelques banalités : les vacances, le beau temps, les élèves bien gentils mais un peu bavards et pas trop travailleurs… quand, soudain, elle arrive dans une splendide robe de dentelle blanche. Mes parents m’ont appris les bonnes manières : je lui présente la chaise près de moi et une fois qu’elle est installée, je pars lui chercher un plateau. Qu’est ce qu’elle est belle ! Comme elle a l’air douce… Mon cœur bat la chamade, mon esprit est ailleurs, traversé de pensées plus agréables les unes que les autres pendant mon retour à la table. Eau renversée ou nourriture sur le carrelage, pied d’élève qui dépasse, tong perdue… Je ne sais pas exactement pour quelle raison, mais au dernier moment, je trébuche et… la robe blanche se retrouve constellée de taches rouges. J’essaie d’essuyer la robe mais sa propriétaire, aussi rouge que la sauce des pâtes, me repousse violemment et quitte la cantine en hurlant.
ELLE
Deuxième robe qu’il me fiche en l’air de la matinée ! J’en ai marre, marre, marre ! Ras le bol de celui- là. Je ne m’approche plus de lui, ni lui de moi ! Qu’est-ce que je vais mettre pour aller à la guinguette, ce soir ?
LUI
La Grenouillère, c’est le bistrot du coin : il est situé sur une île et on y accède par un petit pont de bois donnant sur une terrasse sous lequel j’aperçois de superbes nénuphars en fleurs. Quatre ou cinq tables occupent la salle et derrière le bar, un vieux passe l’éponge machinalement. D’un juke-box sort une chanson de Johnny Halliday sur laquelle trois couples dansent un slow.
Dix-neuf heures, c’est l’heure de l’apéro : je commande un pastis et je m’installe à la terrasse.
Elle arrive dans une robe rouge, cheveux aux vent, sautillant au milieu des fleurs. Elle marque un temps d’arrêt en me voyant puis s’approche du bar, commande un coca et s’installe seule à une table à l’opposé de la mienne, en me tournant le dos. Je me lève, me dirige vers sa table et lui demande :
« Puis-je m’asseoir à votre table ? »
Elle hésite en voyant trembloter mon pastis.
« Je veux bien… mais tenez bien votre verre ! »
ELLE
Oh ! non, il est encore là ! Assis à la terrasse de la guinguette ! Pas question qu’il s’approche de moi ! Je commande et je m’assois à l’autre bout du bar.
Le voilà qui est derrière mon dos et qui me demande l’autorisation de s’asseoir. Quel pot de colle ! Il commence à parler, parler, parler… un vrai moulin à paroles ! Impossible de le débrancher ! Sa vie, sa passion pour la pêche, son bateau, la musique, son adoration pour les tableaux de Monet ou pour le théâtre, son goût pour la nature… En un quart d’heure de monologue je sais presque tout de lui. Pendant qu’il parle je l’observe : s’il n’avait pas cette horrible barbe et ces cheveux mal coiffés, il serait presque séduisant. Dommage qu’il soit aussi maladroit, parce que ce qu’il raconte est passionnant.
Finalement, il me propose de faire une balade sur le bord du canal. Pendant qu’il paie l’addition, je l’attends, appuyée contre la rambarde du pont. Il me rejoint : il trifouille dans sa barbe, ses joues sont toutes rouges, sa démarche me semble hésitante. Il s’approche de moi et s’appuie, m’emprisonnant entre ses bras. Il bredouille : « Je vous trouve… très belle… Vous me plaisez… énormément… Je vous … »
Crac ! La barrière cède sous notre poids et nous tombons tous les deux dans l’eau. Je me relève. Encore une robe de fichue ! Mais cette fois-ci, j’éclate de rire : les cheveux plaqués, la barbe allongée par l’eau, les yeux écarquillés… Il a une superbe allure, une feuille de nénuphar collée sur le crâne !
LUI
Pas glorieuse, ma déclaration d’amour ! Je crois que je n’y arriverai jamais avec elle. Après notre bain improvisé, elle n’avait pourtant pas l’air d’être si fâchée !
De retour sur la « Casa Nova », je profite d’avoir le poil trempé pour me raser barbe et cheveux. Demain, dernier préparatifs pour la kermesse. Tant pis pour la secrétaire, je suis maintenant prêt pour draguer les vacancières de l’île de Ré, pensais-je en me regardant dans le miroir.
ELLE
Tôt le matin, les parents d’élèves sont venus donner un coup de main pour monter la scène et les stands. C’est l’effervescence dans la cour de l’école.
Soudain, le silence se fait : les regards se tournent vers la plate bleue.
En descend un inconnu : on dirait Tom Cruise.
CM2 Martray - Loudun
