
- Bandeau titre du projet Tâches d’encre 2009-2010
Invention d’un jour, invention toujours
La maison de Marie-Antoinette Zenb était transmise de génération en génération depuis sa construction par son arrière-grand-père. Ce dernier avait fait fortune en créant et commercialisant la première voiture de l’histoire industrielle. Avec cet argent, durement gagné, il avait fait construire sa bâtisse près d’un lac. Son bisaïeul avait l’habitude d’y aller pêcher. Il possédait une barque en bois surmontée d’une cabine ouverte dont les fenêtres étroites laissaient passer la lumière du jour. Des étagères fixées au mur lui permettaient de ranger ses affaires. Cette barque lui servait à pêcher, à se retrouver seul sans être dérangé mais surtout à réfléchir et travailler tranquillement sur ses recherches. Le calme et la beauté des lieux lui donnaient l’inspiration.
Le portail de la maison, en fer forgé, était colossal. C’était lui qui l’avait dessiné. Il représentait l’objet de sa réussite : sa première voiture. Personne ne pouvait la rater : elle était de taille réelle et dorée. Après avoir franchi ce portail, on empruntait une grande allée bordée de platanes qui menait jusqu’à un rond-point. Les calèches le contournaient pour déposer les invités devant la maison. Au centre de ce rond-point trônait une fontaine également en forme de voiture, l’eau jaillissant des phares. La porte d’entrée n’avait rien à envier au portail non plus : elle était immense, en bois massif. Le génial concepteur de voiture avait fait sculpter le portrait de ses enfants de chaque côté d’un énorme heurtoir, doré lui aussi, où étaient gravées ses initiales. Au-dessus était inscrite la devise de la famille :
Invention d’un jour, invention toujours
La maison était une maison bourgeoise. Elle se composait de trois parties : la partie centrale où vivait la famille, l’aile est où Jean-François, l’arrière-grand-père de Marie-Antoinette, exposait ses inventions, et l’aile ouest où se trouvait son atelier. Cette dernière partie avait disparu lors d’un bombardement pendant la seconde guerre mondiale. Depuis la mort de l’inventeur, l’aile est était devenue un musée.
Derrière la maison se trouvait un grand parc. Jean-François y avait fait construire un labyrinthe de bambous pour ses enfants. En face de cette aire de jeux se trouvait une gigantesque serre en verre qui renfermait toutes les découvertes de fleurs tropicales de son épouse. Au fond du parc, se trouvait le lac. Des allées boisées de saules pleureurs conduisaient à chaque partie de la propriété, offrant ombrage et fraîcheur aux visiteurs qui s’y promenaient.
Sur le lac, le créateur automobile avait fait installer une plate-forme. Il y organisait des fêtes à thème une fois par semaine pour remercier les gens qui travaillaient pour lui. Cette plate-forme était reliée à la terre ferme par un pont japonais peint en rouge. De chaque côté du pont, l’eau était parsemée de nymphéas. Aujourd’hui, on distinguait à peine le pont car sa couleur d’origine avait était remplacée, par manque de moyens, par un banal gris ; ce qui le faisait presque disparaître, confondu avec le paysage.
Marie-Antoinette adorait la demeure familiale mais elle n’avait plus le choix : elle devait vendre. Aujourd’hui, l’endroit était devenu un véritable gouffre financier, sans compter les multiples procès qu’elle était contrainte de mener pour défendre l’honneur de sa famille. En effet, un descendant de la famille Dorf, concurrent direct des Zenb, prétendait que sa famille avait été la première à avoir eu l’idée d’une voiture tractée par un moteur. Le manuscrit de son arrière-grand-père Jean-François aurait pu faire tirer d’affaire Marguerite, malheureusement, la jeune femme n’avait jamais pu le trouver. Passionnée de voitures, la celle-ci suivait les traces de son ascendant et avait hérité du gène d’inventeur de son bisaïeul. Son atelier se situait dans le séjour. Elle s’y était installée parce que c’était la pièce la plus lumineuse et la plus spacieuse de la maison. En ce moment même, elle apportait la touche finale à sa nouvelle invention : un véhicule à remonter le temps.
« Enfin, j’y suis arrivée ! s’exclama-t-elle. Je vais appeler Roger pour le lui dire. »
Elle se précipita sur son téléphone pour le lui annoncer.
« Allo ? dit le mécanicien.
— Salut Roger, c’est Marie-Antoinette. J’ai une grande nouvelle à t’annoncer !
— Qu’est-ce que c’est ? questionna Roger.
— Dépêche-toi, viens vite à la maison ! »
Roger n’en revenait pas. À l’autre bout du fil, Marie-Antoinette, tellement excitée, avait déjà raccroché.
« Ah ces scientifiques, tous les mêmes, toujours pressés ! Bon ben, il ne me reste plus qu’à y aller, mais avant je pense qu’une douche s’impose ! » pensa-t-il en regardant son reflet dans le miroir posé au-dessus du téléphone.
En effet, Roger, occupé à réparer une voiture accidentée, n’était pas très présentable : sa cote était tachée d’essence, ses mains et son visage étaient recouverts de cambouis. Sa barbe était également enduite d’huile de moteur car il avait tendance à se la caresser dès qu’il était face à un problème ou perdu dans ses pensées ; barbe qui, par conséquent, était toujours ébouriffée. Roger, la trentaine, était un jeune homme brun. Il portait toujours les mêmes vêtements, été comme hiver : un tricot assez ample, sombre, accompagné d’un vieux chapeau marron usé. Bref, il ne se souciait pas trop de sa personne. Bien que la maison de Marie-Antoinette se situait à l’autre bout de la rue, Roger, toujours aussi sportif, prit sa voiture.
À peine eut-il sonné à sa porte que celle-ci s’ouvrit. Visiblement, son amie l’attendait de pied ferme. Elle l’entraîna par le bras vers le salon. Et là...
« Ouah ! Qu’est-ce que cette voiture fait dans ton salon ?
— Ben, ça ne se voit pas ?
— Bien sûr que si, elle prend le thé !
— N’importe quoi ! Tu ne remarques donc rien ?
— Ne me dis pas que tu es encore obsédée par ton retour dans le passé !
— Eh bien si ! Que veux-tu que je te dise ? J’ai ça dans le sang ! Mais tu ne devineras jamais... J’y suis enfin arrivée, ajouta Marie-Antoinette.
— Et ça marche vraiment ? Tu en es sûre ?
— Viens, rapproche-toi, je vais te montrer, annonça-t-elle en ouvrant le coffre du véhicule. Je vais t’expliquer. J’ai placé ma machine dans le coffre pour qu’elle soit près du pot d’échappements. Elle ne se déclenche qu’au moment où les composants à l’intérieur ont atteint une température de 150 °C. Pour cela, j’ai fait des branchements du pot d’échappements vers une petite chaudière qui alimente la machine en énergie. Viens maintenant, montons à l’intérieur je vais t’expliquer la suite. »
Marie-Antoinette s’installa à la place du conducteur et invita Roger à se placer à côté d’elle.
« Tu vois, J’ai modifié l’airbag du volant en ajoutant un écran tactile. Maintenant, je vais taper la date qui m’intéresse, c’est-à-dire 1890. Il ne me reste plus qu’à mettre le moteur en marche, atteindre la température de 150°C et à élancer la voiture pour qu’elle atteigne les 90 km/h.
— Arrête ça tout de suite, cria Roger, tu vois bien que l’on est dans ton salon, on va s’écraser contre le mur !
— T’inquiète pas, regarde... »
En appuyant sur une télécommande, une partie du mur du salon s’ouvrit. En même temps, l’arbre qui se trouvait à une dizaine de mètres de là s’enfonça dans le sol, et un tremplin en ressortit à la place.
« Génial ! » Roger n’eut pas le temps de finir ses paroles que la voiture s’engageait déjà vers le tremplin. « Mais tu es folle, je ne veux pas y aller ! Laisse-moi descendre ! reprit-il.
— Trop tard... Tu n’as plus le choix : on ne peut pas l’arrêter une fois le mécanisme enclenché. »
Ils décollèrent et disparurent momentanément dans la spirale du temps pour réapparaître près du lac dans le parc. La voiture s’immobilisa près du pont japonais. La seule différence était sa couleur : le pont avait retrouvé ses couleurs d’antan.
« Fantastique ! se réjouit Marie-Antoinette, tu as vu ? On n’a même pas eu besoin de freiner : la voiture s’est immobilisée automatiquement.
— Oui, c’est bien beau, mais c’est toujours pareil avec toi, tu aurais pu au moins me demander mon avis ! La prochaine fois, je resterai chez moi ! » s’écria Roger, furieux, en sortant de la voiture et claquant la portière !
À peine était-t-il sorti du véhicule qu’un homme surgit du lac, un nénuphar sur la tête avec une grenouille coincée entre la feuille et un béret noir gorgé d’eau. Cet homme, brun, à la barbe bien taillée, portait un costume bleu marine et était visiblement en colère.
« Aaah ! s’époumona Roger, surpris par cet énergumène qui sortait de nulle part.
— Que faites-vous sur ma propriété ? s’énerva l’homme en essayant de réajustant son couvre-chef. On n’héberge pas les clochards ici ! Même plus le droit de réfléchir tranquillement sans être dérangé ! Vous m’avez fait peur avec votre engin ! Et regardez l’état de ma pauvre barque : irrécupérable ! Et puis d’abord, qui êtes-vous ? Et comment avez-vous fait pour sortir de nulle part ?
— Bonjour, » l’interrompit Marie-Antoinette avec un sourire.
Une très belle jeune femme, d’une vingtaine d’années, aux cheveux châtains clairs, sortit à son tour du véhicule. Elle portait une longue robe couleur saumon avec une ceinture brodée d’un motif floral sur le devant et était coiffée d’un petit chapeau de paille piqué de fleurs et maintenu à l’aide d’un voile.
« Je me présente : Marie-Antoinette. Et lui, c’est Roger, ajouta-t-elle.
— Vous n’avez toujours pas répondu à ma question : Que faites-vous dans mon parc ? fit l’inconnu.
— J’ai construit une machine à remonter le temps. Et nous venons de l’essayer.
— Une machine à remonter le temps ? Il faut vous enfermer !
— Mais si, je vous l’assure, la preuve : regardez par vous-même, dit-elle en montrant du doigt sa fierté. »
L’homme sortit de l’eau et fit le tour de la voiture pour l’examiner. Plus il observait et plus il était émerveillé par tout ce qu’il voyait.
« Je vous l’achète, votre prix sera le mien ! s’enthousiasma-t-il.
— Mais, elle n’est pas à vendre, protesta Marie-Antoinette.
— Hors de question de rester coincé ici ! intervint Roger. Et d’abord, où sommes-nous ?
— Vous êtes dans mon parc, dit l’homme, devenu aimable. Je me présente : Jean-François Zenb. Disons que je vous en offre... quinze mille francs !
— N’insistez pas ! s’énerva Marie-Antoinette.
— Comme vous voudrez, mais vous devriez me suivre à mon atelier. J’ai quelque chose à vous montrer.
— Quoi donc ?
— Venez ! » insista Jean-François en les tirant vers la maison.
Arrivé devant l’aile ouest, il les poussa presque à l’intérieur de son atelier. Il alla farfouiller dans ses tiroirs et en sortit les plans de son invention, qu’il dit avoir mise au point quatre ans auparavant.
« Voyez, moi aussi je suis un inventeur : j’ai inventé la première voiture à moteur à trois roues. Je suis vraiment impressionné par votre engin. Comment avez-vous fait pour penser à ajouter une protection contre le mauvais temps pour les passagers et les bagages... ou encore à mettre quatre roues au lieu de trois... et votre moteur qui m’a l’air beaucoup plus complexe que le mien... J’ai tellement de questions à vous poser sur votre machine... Cette chose bizarre au centre du volant, à quoi sert-elle ? C’est une bonne idée d’utiliser le centre du volant…
— C’est un écran qui commande en partie les voyages dans le passé.
— Dans le passé ? Mais, pourquoi tenez-vous tant à venir dans le passé ?
— En fait, nous sommes venus pour retrouver les plans de ta voiture. »
Jean-François grimaça puis se mit à rire. « Mais ils n’ont aucune valeur ! Ce ne sont que de vulgaires papiers griffonnés !
— Pas pour nous : j’en ai besoin pour prouver que c’est bien toi qui a inventé cette fabuleuse voiture et non un dénommé Dorf. Depuis grand-père, nous sommes en procès.
— Je ne comprends rien à ce que vous dites. Comment ça ? Bien sûr que c’est moi qui en ai eu l’idée et non pas ce monsieur ! Et puis, je ne vous permets pas de me tutoyer, je ne vous connais pas mademoiselle !
— Mais moi, je vous connais : vous êtes mon arrière-grand-père et tu es ma dernière chance. Dans le futur, ton atelier va disparaître dans un bombardement et tes plans vont partir en fumée. J’ai retourné toute la maison, aucune trace. Je dois absolument les retrouver car sinon je devrais vendre tout cela ! » dit Marie-Antoinette en montrant l’ensemble de la maison.
Jean-François se gratta la barbe, sembla réfléchir, regarda sa voiture, le plan, les jeunes gens.
« Puisque c’est ça... Alors, suis-moi, j’ai la solution, » fit-il au bout d’un moment.
Tous les trois se dirigèrent vers l’aile est. Jean-François ouvrit les immenses portes du bâtiment, et, après avoir contourné quelques inventions diverses et variées, tous s’arrêtèrent devant sa première voiture. Jean-François se pencha pour défaire les boulons qui maintenaient la banquette du siège. Après quoi, il glissa le manuscrit à l’intérieur puis il remit les fixations.
« Il ne vous reste plus qu’à repartir. Tu verras, tout va s’arranger !
— C’est que… Il nous manque encore quelque chose pour repartir.
— Quoi donc ? demanda l’inventeur.
— Ne me dis pas qu’on va devoir rester là ! se décomposa Roger.
— Il nous manque un tremplin pour nous propulser dans la spirale du temps, dit Marie-Antoinette, gênée.
— J’ai une idée ! proposa Jean-François. Je vais utiliser la partie supérieure de ma barque qui s’est décomposée lors de votre arrivée. En les assemblant, cela devrait fonctionner.
— J’aime mieux ça, on ne va pas être coincé ici ! » dit Roger, soulagé.
Ils retournèrent vers le lac, où ils avaient laissé la voiture. Là, ils récupérèrent les planches de la barque et les assemblèrent. Marie-Antoinette tomba dans les bras de son arrière-grand-père.
« Merci pour tout !
— Marie-Antoinette, je suis fier que tu honores la famille Zenb. N’oublie pas la devise de la famille : Invention d’un jour, invention toujours ! »
Rêveur, mais toujours mouillé, Jean-François, larme à l’œil, les regarda repartir et s’évanouir à nouveau. Roger et Marie-Antoinette réapparurent à nouveau devant le pont japonais qui avait repris ses couleurs ternes du présent.
« Vite, pas un instant à perdre ! Allons voir si le manuscrit est toujours à sa place. »
Ils partirent en courant vers le musée où était encore exposée la voiture du siècle. Dans la cachette de son bisaïeul, Marie-Antoinette découvrit les papiers. Pendant qu’elle extrayait les documents du siège, Roger l’interpella : « Regarde le volant, il a changé. »
Marie-Antoinette remarqua en effet quelques modifications. Au centre du volant était maintenant inscrite la devise de la famille : Invention d’un jour, invention toujours ! Ainsi, il n’a pas pu résister ! pensa-t-elle.
CM2 Jacques Prévert - Loudun
